BCE : Monétiser la reprise économique ?

Publié le 29 Mai 2014

      QE, LTRO, IPCH, ABS... Un ensemble de termes composites d'actualité qui appartiennent à un champ lexical très spécifique. Ceci s'illustre particulièrement en cette année 2014 par une forte prédominance monétaire qui met simultanément en lumière espérances et préoccupations nouvelles. Il n'est pas anodin d'ajouter que cette année est également sensible à la géopolitique, source d'inquiétudes supplémentaires tant bien sur le plan économique que diplomatique. Ces sensibilités, qu'elles soient d'ordres macro-économiques ou politiques, montrent avec simplicité que l'interdépendance se renforce et est un fait devant lequel nous devons nous adapter et non nous en défaire comme le préconisent certains euro-sceptiques.

 

Éviter la « jobless recovery »

 

      Aujourd'hui, la faiblesse de la croissance américaine est pointée du doigt tout comme le niveau de leur devise, leur relation diplomatique avec le Kremlin, leurs travailleurs de plus en plus découragés (qui fausse l'interprétation établie sur le recul du chômage) et l'incitation de J. Yellen à remonter les taux plus tôt que prévu. Au sein de la zone euro, on se préoccupe des effets d'une inflation faible sur le niveau du chômage, déjà assez alarmant, d'un tissu social fortement dégradé ou encore d'une reprise que l'on peut qualifier de dichotomique. Commençons par une analyse axée sur deux indicateurs fortement sensibles à l'état de la conjoncture ; l'inflation et le chômage. Le graphique ci-dessous nous montre brièvement le lien qu'il existe entre la croissance du niveau de l'inflation et le taux de chômage en Europe à partir des données statistiques disponibles sur EUROSTAT. 

 

On peut constater qu'il existe une corrélation négative entre l'inflation et le chômage en Zone Euro. Cela passe notamment par la fixation des salaires et de leur impact sur l'emploi. La boucle prix-salaire et son effet sur le taux de chômage sont visibles sur ce graphique, ce dernier montre par ailleurs l'existence d'une division au sein même de l'Europe, qui n'est pas une grande découverte en soi. Côté allemand voire danois, bien qu'ils aient leurs spécificités sur le marché du travail, bénéficient d'un niveau d'inflation propice à un taux de chômage stable – ou en baisse. De plus, en Espagne le niveau du chômage continue son envolée alors que la croissance semble s'amorcer (+ 0,4 au T413). Au-delà des moyennes annuelles utilisées sur le graphique précédent, la INE a souligné une hausse de 1.5 % du taux de chômage espagnol le portant désormais à 25,9 % au premier trimestre 2014. Cette hausse, accompagnée d'une maigre croissance des prix à la consommation annualisée (+ 0,3 %) pourrait accentuer cette alliance prix-salaire-chômage et ainsi faire ressurgir les craintes d'une « jobless recovery » que ce soit à l'échelle espagnole comme à l'échelle européenne. En France, il est difficile de faire dire à nos politiciens et économistes « on a tout essayé » donc les alternatives s'enchaînent, telles que la « pause fiscale » ou le fameux « retournement économique ». Avec une croissance nulle, un chômage élevé, une forte pression fiscale et des agents économiques méfiants face à l'avenir, ce retournement pourrait paraître hors d'atteinte et semble en attendant se traduire par un « ras-le-bol social » faisant des partis extrêmes une valeur refuge. 

 

« L'austérité a fini par décourager les peuples »

 

 Les élections européennes confirment efficacement ce ras-le-bol social. Henri Wallon disait que l’Homme est génétiquement social. C’était, pour lui, une métaphore signifiant que tout être a besoin du regard de l’Autre pour se construire. On observe ainsi que le Front National l'emporte avec 25 %, aidé par le regard des euro-sceptiques et l'exaspération face à un « bipartisme homogène ». Hors hexagone on souligne 23 % des suffrages exprimés en faveur du parti extrême danois, 12 % en Grèce ou encore 20 % en Autriche (source : okeanews). Deux enseignements peuvent être soulignés : d'une part, « l'austérité a fini par décourager les peuples », François Hollande l'aura bien compris et d'autre part les politiques récemment menées ont réussi à nourrir le désintérêt du peuple pour l'Europe. Quelles politiques mettre en œuvre pour relancer l'économie et dissimuler l'euro-scepticisme grandissant ?

 

La BCE sous la lumière des projecteurs

 

      Les regards semblent dans un premier temps converger vers la BCE et son artillerie monétaire. Lors de sa dernière allocution mensuelle, le président de la banque centrale européenne a réussi à gonfler puis dégonfler en l'espace de quelques minutes la bulle sur le marché de l'euro/dollar. Son pouvoir d'influence est donc loin d'être négligeable. Quelques murmures ont suffit pour à la fois nourrir et tuer l'exubérance irrationnelle des marchés. Hormis le fait que l'euro ait profité d'une économie américaine fragile, elle a surtout été victime d'une contagion dite sociale. La succession d'allocutions du type « Faire avec des mots » auront été suffisantes pour faire converger les comportements à l'achat au détriment des fondamentaux.

 

Faut-il donc compter sur une politique monétaire agressive de la part de M. Draghi pour faire face à l'irrationalité et à l'imprévisibilité des marchés ? Pour répondre aux attentes des agents économiques méfiants ? Avec une demande actuellement atone et un marché du travail en convalescence, il est légitime de se demander si les volontés bonnes mais tardives de la BCE pourront être fructueuses. Le président de la banque centrale européenne a évoqué une probable action dès le mois de juin pour en finir avec cette période de faible inflation. Deuxième politique non conventionnelle après la forward guidance, le Quantitative Easing Européen est la politique de dernier recours pour laquelle l'institution pourrait opter, les précédentes ayant été infructueuses. La diminution du taux d'intérêt directeur à 0,25 % n'a visiblement pas été suffisante pour permettre à la monnaie de circuler, cette dernière est restée bloquée dans le système bancaire l'empêchant donc de remplir sa fonction de relais entre la sphère financière et réelle. Toutefois, la possibilité que le taux d'intérêt directeur soit abaissé à 0.15 % dès le mois prochain a été évoqué et sa probabilité n'est donc pas faible. La volonté de mettre le taux de dépôts en territoire négatif reste une voie possible mais n'est pas un moyen sûr de garantir la relance de la demande en Europe. En somme, fluidifier la circulation monétaire via un Quantitative Easing pour espérer relancer le crédit pourrait donc théoriquement stimuler la demande, vecteur essentiel de la croissance si l'on en croît la Commission Européenne.

 

Quelles marges de manœuvre pour relancer la productivité ?

 

      La dégradation du marché du travail européen ne s'explique pas seulement par le niveau du chômage. Plusieurs indicateurs entrent en ligne de compte pour évaluer l'état du marché du travail. La productivité et le salaire nominal par exemple, sont des variables non anodines suscitant bon nombre de débats en Europe. On retiendra les récentes propositions du président du MEDEF, Pierre Gattaz sur le niveau du salaire minimum ou de l'instauration d'un SMIC dit « intermédiaire ». Ceci n'est évidemment pas sans fondements. En situation de concurrence, dans un contexte de maximisation des profits, le niveau du salaire nominal dépend directement du niveau des prix et de la productivité marginale du travail. Le graphique ci-dessous nous montre l'état de la productivité du travail dans la région européenne. 

La productivité réelle du travail par heures travaillées montre ses signes de faiblesse en Espagne, en France… et même en Allemagne. Ceci, ajouté à un faible niveau d'inflation, nous laisse peu de marge de manœuvre sur les salaires. L'idée d'un SMIC intermédiaire fût un moyen de montrer que les salaires doivent – théoriquement – tendre à la baisse. Mais avec un tissu social déchiré, la volonté même de lancer ce type de débat a été rangé au fond des tiroirs de Monsieur Gattaz. La priorité est donc de se focaliser sur le niveau de l'inflation aux alentours voire au-delà de la cible des 2 % pour relancer la compétitivité comme l'a si bien préconisé le Nobel de l’Économie Paul Krugman. L'arme monétaire pour laquelle Mario Draghi optera aura donc des répercussions majeures sur le niveau de l'euro, sur le niveau d’octroi de crédits, sur la demande, sur le marché du travail et donc sur une opinion publique très mitigée en Europe.

 

      Les mesures prophylactiques sur le plan politique, budgétaire et monétaire sont désormais indispensables pour stimuler la reprise, que ce soit le retour de la profitabilité des entreprises sur le moyen-terme, la restauration de la confiance des investisseurs allemands, l'amélioration du marché du travail au sein des États méridionaux ou plus globalement, le retour d'une bonne croissance potentielle en Europe, compatible avec un niveau d'inflation stable. Gageons que ce QE tant plébiscité par les marchés et la baisse des taux, aient un impact réel et efficace sur l'économie, au risque d'assister à la naissance d'une nouvelle bulle européenne sur le modèle de la « Tree-Bernanke » qui devrait nous rappeler - même si elle est arrosée par la politique du « Faire avec des mots » - que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel.  

Rédigé par Eco-euro

Publié dans #finance, #économie, #europe, #euro

Commenter cet article