La BCE a-t-elle répondu aux attentes ?

Publié le 24 Juin 2014

     Faiblesse de l'inflation, force du chômage. Artificielle montée de l'euro, authentique contraction du crédit. Voilà les principaux indicateurs face auxquels la voix de la sagesse se fit longuement désirer. En attendant, les marchés sont restés atones, sans mouvements, hésitants, voire un peu frustrés à se demander si seuls les discours des banquiers centraux étaient capables de les abreuver. Lors de son allocution mensuelle en mai dernier, le président de la Banque Centrale Européenne a montré, sur un ton plus déterminé qu'il voulait tirer un trait définitif sur la politique du "faire avec des mots". Un mois plus tard, chose promise, chose due. En effet le 5 juin dernier Mario Draghi a sorti son plus bel éventail afin de déclencher un courant d'air sur un système bancaire et sur une devise en surchauffe. Cette légère brise va-t-elle permettre de créer un état d'esprit favorable à la relance de la demande, du crédit et de la croissance au sein de la zone euro ? 

 

  • Super Mario passe(ra) à l'action

      Les anticipations sur une action imminente de la B.C.E n'étaient pas sans fondements. Avec ou sans les avant-goûts dévoilés un mois plus tôt, les statistiques monétaires, financières et conjoncturelles étaient suffisantes pour anticiper une action de type bazooka dans un horizon temporel flou, contraire à la forward guidance. Les politiques rigoureuses en période d'expansion et généreuse en période de contraction, la politique contra-cyclique d'inspiration keynésienne utilisée par les banques centrales pouvaient déjà aider à se fixer des objectifs de long-terme. Les vraies questions étaient donc : Qu'allait nous proposer Monsieur Draghi , comment et quand ? Lors de sa dernière intervention début juin, le président de la B.C.E a tenté de répondre à ces questions en proposant de nombreuses pistes, au risque de s'y perdre. Tout d'abord, le taux directeur a été abaissé à 0.15 %, un énième coup de pouce pour inciter les banques commerciales à se refinancer à moindre coût. Ainsi, elles pourront à leur tour financer les entreprises à un taux théoriquement en baisse. Ensuite, le taux de dépôt des fonds auprès de la BCE est entré en territoire négatif, une première,  le portant désormais à -0,10 %. Cela revient brièvement à faire payer la sieste de votre argent si le montant déposé dépasse un certain seuil fixé.

Par ailleurs, pour forcer l'inflation à décoller et l'euro à atterrir, d'autres mesures ont été annoncées. Après le LTRO, le TLTRO. Une sorte de mea-culpa indirect pour dire que cette fois-ci, ces opérations de prêts à long-terme seront ciblées - au secteur privé non financier de la zone euro. Autres mesures qui devraient être prochainement étudiées si les principaux indicateurs conjoncturels continuaient sur la voix de la rébellion : la titrisation - qui fait certes mauvaise presse mais qui est un bon moyen de savoir si les leçons ont été tirées une fois pour toute. Un programme de rachat d'actifs - autrement dit, un Q.E à l'européenne compose également cet éventail - Des propositions encore embryonnaires, pour un seul objectif : relancer l'octroi de crédit et la croissance du niveau général des prix conformément au traité de la Banque Centrale Européenne.

 

  • Confettis et serpentins

      Ce qu'on ne peut reprocher à super Mario, c'est son pouvoir de persuasion. Son allocution a été en effet très bien accueilli par les marchés: les seuls à autant apprécier le "faire avec des mots". L'euro se trouvait au seuil des 1.40 $, se stabilisant désormais aux alentours des 1.36 $ soit 0.4 points de moins en l'espace de deux mois. Un niveau de stabilisation à long-terme ? Les indices se sont également bien rassasiés tout comme les taux obligataires et euribor - tout horizons temporels confondus comme nous avons pu le constater en Italie, en Allemagne ou encore en Espagne. Est-ce le moment propice pour en faire profiter l'économie réelle afin que des projets d'investissement puissent enfin se concrétiser ? Pas si sûr. Bien que la volonté première de Mario Draghi soit de faciliter l'accès à la liquidité, la probabilité que ces mesures soient fructueuses et visibles reste limitée. Le but de la B.C.E est de, rappelons-le, stabiliser le niveau des prix à une croissance proche de 2 %. La théorie quantitative de la monnaie suivie par la banque centrale donne une marge de manoeuvre unique pour parvenir à cet objectif : la variation de la masse monétaire (M.V=P.Y). Mais les mesures proposées début juin ne peuvent être fructueuses que si la monnaie remplit sa fonction de transmission. M. Draghi lance donc les confettis, les marchés sortent les serpentins mais pourtant certains restent à l'écart des festivités. Quelles sont donc les raisons pour lesquelles le secteur bancaire n'est pas encore prêt à faire profiter l'économie réelle d'une politique monétaire plus liquide ?

 

  • Le serpent qui se mord(ra) la queue ?

      On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif pouvions-nous lire ou entendre. La dichotomie reste forte entre le secteur réel et financier malgré la détermination à la réduire. En effet, les derniers LTRO - Opérations de refinancement à long terme lancé fin 2011 et début 2012 n'ont pas encore cicatrisé. Les sommes à rembourser auprès de la B.C.E sont toujours en cours et les date butoirs commencent à pointer le bout de leur nez - décembre 2014 et février 2015. Bref, pas de quoi rassurer des banques déjà bien pessimistes. Il n'est pas anodin de préciser que les politiques mises en place par le Parlement européen pour améliorer la supervision bancaire ont été mal accueillies par l'agence de notation Moody's qui a placé 82 banques européennes sous perspective négative le 30 mai dernier. Difficile donc d'être plus confiant en l'avenir. Terminons par évoquer l'AQR, l'Asset Quality Review ou encore l’examen de la qualité des actifs des banques imposé par la BCE, loin d'être une partie de plaisir pour des banques qui tentent tant bien que mal d'échapper à des conclusions négatives pour sauver leur crédibilité et leur réputation.

En somme, Mario Draghi a mis en lumière une nouvelle phase de sa politique monétaire tout en mettant à l'ombre les craintes internes au secteur bancaire européen. Ont-elles réellement envie de remplir leur fonction principale ? Un taux directeur à 0.25 % n'a visiblement pas suffit à s'éloigner durablement du crédit-crunch. Le taux de dépôt nul auprès de la BCE n'a pas permis de vanter des statistiques rassurantes.  Quant aux L.T.R.O - bien qu'ils aient permis d'amortir la crise de liquidité, ils n'ont pas aidé à faire apparaître une tendance longtermiste rassurante. Crises de confiance et d'optimisme pour lesquelles un traitement relevant de la psychologie et non de la démonstration monétaire est devenu primordial. En effet, imposer un taux de dépôt négatif encouragera le propriétaire à déplacer ses fonds vers un endroit plus rentable. Les facilités d'accès à la liquidité n'empêcheront pas les bénéficiaires de faire du "roll over" (c'est-à-dire emprunter pour rembourser). En somme, équilibrer les bilans en gonflant les passifs pour rassurer Moody's et la B.C.E (quand cette dernière attend une relance de la demande) nous plonge sans aucun doute en plein mythe du serpent qui se mord la queue.

 

  • Vers une coordination des politiques monétaires ?

      Coordonner les politiques économiques d'Etats très hétérogènes fut, comme nous avons pu le voir, un travail laborieux dont les premiers résultats peinent encore à apparaître. Comme je l'ai précisé dans mon papier précédent, les regards convergent vers la solution voire le miracle monétaire. L'unique problème de fond réapparaît lorsque l'on observe, par exemple, le marché des changes. Le système monétaire n'est, de mon point de vue, ni européen ni américain mais international. Une coordination des politiques monétaires est donc indispensable si l'on souhaite voir l'euro, le dollar ou le yuan à des niveaux supportables pour tous les agents économiques confondus. Tout d'abord, se mettre d'accord sur la vision du long-terme. Qu'est ce que le long terme ? Que signifie le moyen-terme ? Le banquier, le ménage, l'homme politique ou encore l'entreprise ont-ils la même définition du moyen/long-terme ? Répondre à ces questions serait un bon début pour orienter correctement les anticipations puis les solidifier. Ensuite, une coordination basée avant tout sur la fixation du taux de change. Nous avons vu que Mario Draghi avait émis de nombreuses inquiétudes sur le niveau de l'euro jusqu'à en faire la raison de son action. Discuter d'une volonté de (ré)instaurer une marge de fluctuation sur les principales paires de devises pourrait être intéressant.  

Actuellement la politique monétaire de la FED prend une direction contraire à celle de la B.C.E et ceci se traduit par des variations de taux de change assez hasardeuses, profitant à certains au détriment des autres. Ceci pourrait venir troubler à moyen long terme les objectifs d'affaiblissement de la monnaie européenne voulus par Draghi si Janet Yellen - présidente de la Federal Reserve - continue ses politiques de communication qui se résument à " It depends ". Au-delà de ça, si les politiques monétaires internes aux régions du monde montrent de la détermination, des contreparties doivent être imposées afin d'évaluer le bien fondé et la bonne application de ces mesures ; un objectif de croissance de la masse monétaire, de celle du P.I.B, d'une décroissance du bilan pour éviter les gonflements artificiels seraient les bienvenus.

      Il n'est pas certain que le président de la Banque Centrale Européenne ait minutieusement examiné les réelles inquiétudes de son système bancaire puisque sa préoccupation première reste principalement axée sur le niveau de l'inflation. Il serait toutefois exagéré de dire qu'il n'y a pas eu d'actions pour relancer l'octroi de crédit, affaiblir l'euro ou encore rassurer une sphère financière stressée. Alors oui, pas de "bazooka" début juin, nous sommes même restés sur des politiques d'open market à chaud et des promesses à froid. Il est connu que lorsque l'on ne peut pas changer les choses, on change les mots. Les récents discours ne font que le confirmer. Les marchés actions ont pu grâce à cela consolider leurs anticipations d'achats qui pourraient se solidifier par la suite grâce à un probable Quantitative Easing Européen. Retenons tout de même un élément positif : les asset backed securities (titres adossés à des actifs) discutés par les membres du directoire pourraient être un moyen de soulager les bilans bancaires relançant ainsi le crédit aux entreprises qui embauchent le plus (les PME notamment). La titrisation fait certes mauvaise presse puisqu'elle fut l'un des maîtres-mots de la crise des subprimes mais toute bonne chose utilisée de façon abusive devient nocive. Le plus important étant désormais d'utiliser cet outil de façon optimale et efficace. Aussi bien pour les peuples que pour les banques, la reprise et la stimulation de la demande ne se feront pas sans confiance. Alors Banksters or FearfulBanks ? Les prochaines conclusions nous le diront.

 

Par OUALID Zohra (@Zohra_1992)

Rédigé par Eco-euro

Publié dans #draghi, #déflation, #devises, #europe, #euro, #fed, #EURUSD

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credit en ligne 13/07/2014 23:24

La BCE maintient son rôle de support pour la régulation monétaire, il l'a largement accomplit

acces moto 13/07/2014 23:23

La BCE maintient son rôle de support pour la régulation monétaire, il l'a largement accomplit

Xavier 27/06/2014 12:19

Merci pour cette analyse très claire.

Eco-euro 27/06/2014 14:15

Merci Xavier !

Rhésus 24/06/2014 20:45

Excellente analyse de la situation

Eco-euro 27/06/2014 14:14

Merci beaucoup !