Marchés américains : motivés par l'appât du gain ?

Publié le 28 Juillet 2014

        Surveillances sur le marché immobilier, bulle sur le marché des prêts d'automobiles d'occasion, bulle sur indices, grande divergence au niveau de la politique monétaire menée par B. Bernanke puis J. Yellen, tensions géopolitiques grandissantes dont certaines en lien direct avec le niveau des matières premières et la devise internationale qu'est le dollar. Ajoutons à cela des statistiques rassurantes mais fragiles à qui veut l'entendre comme le fort recul du P.I.B américain (-2,9%) au premier trimestre et une population active toujours découragée. Tous ces faits non exhaustifs laissent à penser que l'été devient de plus en plus chaud et (mou) ... vementé. Et pourtant, nous constatons des records sur les indices américains et un dollar également motivé à se surpasser. Tandis qu'ailleurs par effet de ricochets on profite également de la saison estivale, autrement.

L'Europe, en particulier la zone euro souffre d'un faible niveau de demande qui a déclenché - pour être synthétique - le phénomène de la "low-flation" (faible inflation). La Banque Centrale Européenne (BCE) tente donc de nouvelles destinations - inconnues - dans le but de divertir et stimuler une clientèle globalement frustrée et fragile. Où vont nous mener ces orientations monétaires européennes et américaines ? Comment qualifier les comportements actuels de marchés ? Irrationnels, incertains ou calculés ? Les théories de Shiller, Minsky et Knight (célèbres économistes) nous aiderons à y répondre. 

  • Marchés Shilleriens …

Connaissez-vous la macroéconomie financière ? Cette discipline tend à montrer que la combinaison de la macroéconomie d'une part et la finance d'autre part contribue à une meilleure compréhension et un meilleur fonctionnement de l'économie. Or, ce qu'il est facile de constater aujourd'hui, c'est le renforcement (et non la création) de la dichotomie existante entre ces deux composantes. Préoccupantes, l'état de la conjoncture et celle des principales places boursières nous amènent à nous questionner sur l'utilité même de la finance et sur les comportements des agents économiques qui tendent à devenir « irrationnels» selon certains spécialistes. L'irrationalité des agents, en voilà un sujet intéressant. Vous avez pu lire dans certaines récentes analyses disponibles sur internet, l'apparition d'un nouveau terme : l’exubérance irrationnelle. Employée de façon timide, l’exubérance irrationnelle est une notion attribuée au célèbre économiste américain Robert Shiller (sans "c" s'il vous plaît) sur laquelle il a longuement travaillé - et non pas Alan Greenspan comme nous pouvons généralement le lire. En effet, le terme fut introduit par R. Shiller puis dénoncé par A. Greenspan en 1997 pour qualifier les marchés américains. Une qualification qui refait surface aujourd'hui. Oui, tout est cyclique.

En 2009, la Federal Reserve a opté pour la détente monétaire via le recours au Quantitative Easing pour anesthésier puis doper des marchés après la crise des subprimes (été 2007) puis la faillite qui s'en est suivi en automne 2008. Les graphiques ci-dessous comparent l'indice Dow Jones (en bleu) au Nasdaq, au Nikkei et au S&P 500. Ajoutons à ces comparaisons, l'évolution de l'indice parisien CAC 40 GR (avec dividendes réinvestis) entre 2009 et 2014 visible ici. L'effet de ricochets est ainsi visible. (sources : abcbourse.com, investing.com)

Si l'on se contente d'une simple lecture graphique, sans avoir la moindre connaissance de la conjoncture américaine, nous aurions tout naturellement tendance à dire que le Quantitative Easing a eu un avantage majeur, la réduction brutale du coût du risque pour ne pas dire sa suppression. Les anticipations semblent converger (encore aujourd'hui) à la hausse. Les indices boursiers internationaux corrèlent fortement avec le Dow Jones démontrant une nouvelle fois que le marché (actions) américain conserve toute son influence. Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des marchés possibles… pour combien de temps ?

  • Dans un piège Minskyien ?

Hyman Minsky, économiste américain, est connu pour avoir évoqué le paradoxe de la tranquillité. Selon lui, les crises financières se prépareraient, se développeraient dans une période où la confiance règne, où l'incitation à la prise de risque est forte. Par ailleurs, si l'on en croît Hyman, cela reviendrait à dire qu'une économie ne peut être indéfiniment prospère. Elle se doit d'évoluer et pour ce faire, une crise est indispensable. Clément Juglar disait à ce sujet : « La crise n'est qu'un moment pathologique d'un processus physiologique ». Minsky distinguait trois phases. Premièrement, la phase de confiance (parfois) excessive sur les produits financiers dans l'unique but de dégager une profitabilité maximale. Cette période d'insouciance se prolonge généralement jusqu'à l'arrivée d'un choc exogène qui provoque un mouvement de ventes massives suivi d'une crise, le fameux « krach ». La liquidité bernankienne a coulé à flot pendant cinq longues années, abreuvant et dopant les marchés au risque d'avoir créée une dépendance. Ceci, accompagné de discours très accommodants (forward guidance) afin de faire converger les anticipations vers un avenir plus prometteur, ce qui n'est pas nouveau en soi. Certains analystes ont tendance à avancer que le choc exogène est apparu dès lors que Ben Bernanke ait commencé à « Taper ». Ce signal a été en effet très révélateur.

L'économie américaine a été considérée prématurément comme étant en meilleure forme. Le traitement doit donc prendre fin et ce, de façon progressive. Vous comprendrez qu'une sphère financière privée de traitement dopant est un autre problème à gérer. Et pourtant ! Force est de constater que cette décision fut plutôt bien accueillie fin décembre. Loin d'être un choc exogène me diriez-vous. Il était et est pourtant présent. Tensions géopolitiques, croissance mondiale revue à la baisse par le Fond Monétaire International (IMF) et la Banque Mondiale, taux proche de zéro non pas pour plaire uniquement à la liquidité mais pour aider une conjoncture à la base déprimée. Ajoutons à cela un marché du travail encore fragile, des bulles en croissance mais surtout les BRICS qui préparent discrètement, lentement mais sûrement une alternative au système monétaire international.

Patience. Les vrais chocs sont là, visibles mais nous semblons focalisés sur la liquidité abondante et sur l'espoir d'un décalage de la première hausse des Fed Fund Rates (à +0,25%). Les détenteurs d'actifs tombent bel et bien dans ce que j'ai décidé d'appeler le « piège Minskyien » car, alors que l'heure est à la prudence, alors que l'excès de confiance était censé freiner, le rallye continue et tout laisse à penser que cet épisode n'est pas près de finir. Monter pour mieux s'écrouler ?

  • Incertitudes, risques knightiens

Il n'était pas possible de terminer ce billet sans avoir mentionné Frank Knight. Ce n'est pas la première fois que son nom est cité sur mes billets (cf. Incertitudes Knightiennes). F. Knight est un économiste reconnu pour avoir distingué deux notions faussement liées : l'incertitude et le risque. Selon lui, un risque est « probabilisable » tandis que l'incertitude non seulement ne l'est pas, mais ne pourra jamais l'être. Sommes nous face à un marché incertain selon Knight (dans ce cas la spéculation ne sert seulement qu'à l'appât du gain) ou dans une période de risque knightien avec une probabilité connue sur la qualité de l'avenir qui nous attend ? Soulignons que la mondialisation a été favorable à l'abondance d'information en circulation et à disposition de tous les acteurs de l’économie. C'est une raison suffisante pour affirmer que nous sommes face à des investisseurs qui ont la capacité de probabiliser l'avenir et de limiter au maximum l'asymétrie d'information. La réalité nous montre malheureusement que cette information n'est pas toujours utilisée à bon escient.  Nous opterons donc pour le risque plutôt que l'incertitude au sens de F. Knight. En attendant, l'avenir se limite à des taux qui devraient augmenter plus « tôt que prévu », à des statistiques trimestrielles et à une politique monétaire expansionniste imminente dans la zone euro. Parallèlement, les anticipations nourrissent tout autant la devise américaine comme nous pouvons le voir sur le cours de l'euro-dollar ci- dessous. Cycle haussier entamé qui selon moi n'est également pas près de se terminer. (source : abcbourse.com)

La phase globalement haussière de l'euro que l'on peut observer depuis juin 2012 (moyen-terme) jusqu'au seuil des 1,40$ aura permis au dollar de trouver son point d'inflexion cet été. On pourrait donc voir, de nouveau à moyen-terme la devise américaine retrouver des sommets historiques, dans un premier temps aux alentours des 1,3350$ puis 1,3150$. Une situation qui devrait plaire à une zone euro qui a besoin d'une monnaie faible face au dollar … Il faut évidemment bien avoir à l'esprit que la politique qui devrait être mise en place par Mario Draghi pourrait accentuer la force du dollar (même si un assouplissement quantitatif peut aussi avoir pour l'effet l'attirance des flux de capitaux et donc une (brève) appréciation de la devise).

Est-il donc raisonnable de parler d'exubérance irrationnelle, de paradoxe et de risques knightiens pour qualifier cette ambiance bullish ? Le plus important est d'avoir constaté que tout repose sur de la pure spéculation, sur des anticipations qui jouent un rôle de plus en plus significatif. L'heure semble être à la recherche du rendement maximal avant qu'il ne soit trop tard. Il est donc, si l'on en croit cette hypothèse, bien question d'un risque probabilisable. Le paradoxe réside sur le fait que grand nombre de signaux soient présents, notamment la croissance mondiale fragile, ce qui est une statistique très inquiétante. Les crises se préparent lorsque tout va pour mieux. Ici, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes financiers possibles, les anticipations sont rassurantes, les liquidités sont abondantes, les rendements sont juteux en oubliant qu'une autre planète très proche demeure fortement exposée à tout dysfonctionnement, krach et crises … 

Rédigé par Eco-euro

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